AGRICULTURE ET MUTATIONS MONDIALES


AGRICULTURE ET MUTATIONS MONDIALES
AGRICULTURE ET MUTATIONS MONDIALES

L’agriculture est l’expression même des racines les plus profondes d’une civilisation. Les systèmes agraires, l’organisation du terroir, la nature de l’exploitation du sol, les instruments aratoires, les conceptions et réalisations architecturales témoignent, tout autant que les productions alimentaires ou commerciales, du degré de cohésion sociale, des orientations culturelles, du niveau de développement d’un groupe, d’un peuple, voire, dans les temps anciens, d’une race.

L’évolution différenciée des sociétés a rompu depuis la révolution industrielle le rythme des saisons et des jours propre au monde paysan jusqu’alors déterminant sur le globe. Repliée sur l’autosubsistance, dotée de coutumes fortement ancrées dans les mentalités et les comportements, cette paysannerie constituait la base d’une économie dont seulement quelques secteurs étaients nourris par des produits et aires agricoles à vocation commerciale. La colonisation s’est vite emparée de ces créneaux réels ou potentiels. Elle a développé au fil des siècles des types de plantation qui ont suscité l’éclatement partiel des structures agricoles traditionnelles et créé par là même des points d’appui pour l’agriculture d’essence occidentale.

L’ère industrielle est venue renforcer les turbulences provoquées par l’intervention coloniale qui a commencé à desserrer l’étroite identité entre l’homme et son espace, identité qui a intégré l’homme à son milieu façonné par ses semblables et lui-même depuis parfois des millénaires. Elle a conféré à l’Occident une supériorité agricole induite par l’industrialisation progressive et accélérée de ses productions. L’ère postindustrielle, en réduisant considérablement la place quantitative de la main-d’œuvre, voire des surfaces agricoles, a introduit une dynamique agro-alimentaire telle que le secteur d’activité primaire, qui n’emploie plus qu’à peine de 4 à 6 p. 100 des effectifs de la population active, est devenu un authentique domaine d’activité secondaire et tertiaire qui a permis aux puissances industrielles de manipuler littéralement les pays en développement. L’ère industrialo-tertiaire, la nôtre, dominée par les hautes technologies, ne cesse de creuser les écarts entre les agricultures avancées et celles qui sont demeurées plus traditionnelles ou entrées dans la dépendance des grands groupes de pression économique de dimension mondiale. La disparition de la direction bicéphale du globe, l’une capitaliste sous l’égide des États-Unis, l’autre collectiviste sous la conduite de l’U.R.S.S., vient de modifier sérieusement les données de l’échiquier mondial. À présent, les impératifs de l’économie de marché l’emportent sur les idéologies auxquelles l’humanité était habituée depuis le partage des zones d’influence intervenu à Yalta entre Roosevelt et Staline. Comparer les agricultures signifie prendre en compte l’ensemble de ces événements et montrer combien l’économie alimentaire ou para-alimentaire relève de considérations socio-politiques qui impliquent des relations de forces d’autant plus importantes qu’elles sont subtiles et apparemment invisibles tant dans les politiques que dans les stratégies mises en œuvre.

1. La pression de l’efficacité et de la rentabilité

La distinction habituelle entre zones géographiques agricoles doit faire place à une analyse « transversale », c’est-à-dire à une approche qui prend en compte les grands facteurs de différenciation des agricultures réparties sur le globe. Ceux-ci relèvent désormais davantage de puissantes forces d’impulsion internationales que de dynamiques proprement régionales ou continentales. C’est d’ailleurs parce que les agents économiques de portée mondiale induisent aujourd’hui les mutations décisives que les systèmes traditionnels ont du mal à résister, à survivre ou à s’adapter. En pleine civilisation du riz d’Extrême-Orient, le paysan du delta tonkinois est à présent bien plus éloigné des producteurs agricoles japonais insérés dans les circuits à haute valeur ajoutée que ces chefs d’entreprise nippons ne le sont des farmers nord-américains, certes très actifs sur le marché extérieur, mais conscients de la redoutable aptitude à la concurrence des agriculteurs localisés dans les pays industrialisés du Pacifique asiatique. Chaque mécanisme économique ou financier qui affecte les bases mêmes du marché ou de la gestion en place est susceptible de perturber les agricultures les moins intégrées aux structures modernes, d’autant plus que le secteur primaire, c’est-à-dire la production agricole, est en lui-même le plus vulnérable des trois secteurs d’activité économique.

La fragilisation des agricultures traditionnelles

La place croissante de l’économie dans l’agriculture montre à quel point la géographie agricole s’éloigne de la géographie agraire. La première est en effet plus technologique et plus économique ou financière que la seconde. Elle est fortement liée aux résultats de productivité et de production, aux stratégies mises en œuvre pour conquérir ou consolider des parts de marché. Elle ne s’intéresse aux facteurs humains qu’en tant qu’éléments de la compétition. La géographie agraire, par contre, se penche sur la globalité des fonctions agricoles et de leurs répercussions ou origines socio-culturelles. Elle concerne les rapports de l’exploitation agricole au paysage, l’observation des rôles respectifs du passé et du présent, les corrélations entre l’aménagement spatial et temporel, l’un se consacrant à l’agencement et à l’organisation des terres, l’autre à la succession des cultures et au degré de permanence de ces cultures ou activités en un même endroit. Elle étudie les relations de l’aménagement, qui ne saurait réussir vraiment s’il ne se fondait que sur des plans ou schémas directeurs, avec les liens sociaux (pratiques communautaires, structures de la propriété) et culturels. Nous touchons là les ressorts des vieilles civilisations agricoles et rurales, dont les liens de cohérence ont une puissance socio-culturelle telle que le fonctionnement du système a atteint des durées millénaires ou séculaires. L’expérience accumulée a permis de parer le mieux possible à la dégradation des sols, à l’appauvrissement paysager, aux disettes et aux crises sociales. Méconnaître l’intérêt des relations réciproques entre les mécanismes d’organisation et de fonctionnement de l’espace rural signifiait, et signifie encore, rompre des équilibres souvent fragiles, écologiques, sociaux, humains et en fin de compte économiques, même lorsque les revenus proprement dits étaient ou sont précaires. La colonisation a fait l’expérience des destructions de ces ensembles, créant des dysfonctionnements, accélérant la dégradation des sols (latéritisation, érosion éolienne, etc.) et des paysages en général, déstructurant les sociétés autochtones par la perturbation des comportements, les ruptures professionnelles, l’éclatement brutal des familles, tribus, ethnies.

La fragilité des agricultures traditionnelles face aux emprises économiques actuelles réside surtout dans le fait que les sociétés concernées en vivaient ou en vivent encore en système d’autosuffisance, de polyculture vivrière et d’attachement quasi sacré aux « valeurs » ancestrales ne permettant guère une amélioration substantielle ni des niveaux de vie ni des conditions d’équité sociale. Politiquement, déjà l’histoire contemporaine a révélé les dangers d’une pareille situation: tel le souci des élites autochtones sud-américaines et centraméricaines d’échapper aux pesanteurs issues de la colonisation, lors des guerres d’indépendance qui ont ponctué l’évolution au XIXe siècle, sans d’ailleurs parvenir à résoudre vraiment les problèmes posés. La révolution communiste n’a pas réussi non plus à faire fi des profondeurs culturelles – sociales et humaines – de la société russe et de ses satellites. Idéologie et bureaucratie ne sont parvenues ni à résoudre les problèmes agraires ni à créer un mouvement de modernisation susceptible de s’imposer aux mentalités locales et au marché mondial. L’adhésion culturelle demeure indispensable à toute réforme agraire. L’expérience du maoïsme et de ses épigones montre elle aussi que le collectivisme chinois n’a guère pu réussir en profondeur chaque fois que les valeurs culturelles – sociales ou humaines – étaient en contradiction avec les solutions imposées.

Les faiblesses des agricultures traditionnelles sont d’ailleurs d’autant plus faciles à exploiter par les firmes agro-alimentaires ou les systèmes politiques qu’elles ne sont guère en mesure de résister aux prétendues lois du marché confortées par d’imposants moyens d’emprise technique et financière.

La riziculture extrême-orientale, solidement intégrée à un système d’existence, a conduit, par sa concordance presque complète avec son cadre climatique et culturel, à la mise en valeur quasi exclusive des plaines, depuis l’Inde orientale jusqu’à la Corée. Tandis que les hauteurs – montagnes ou collines – demeurèrent incultes, peu habitées et comportant de vastes étendues forestières déclarées comme maléfiques, parce que hantées par des animaux sauvages, des fièvres, donc aussi de mauvais esprits, les plaines diffusaient la vie, une activité fébrile étant centrée sur le riz. Elles ont suscité de vastes surpeuplements, mais leurs sociétés ont ignoré l’altitude. La culture intensive, le faible recours à l’animal, donc la pénurie d’engrais ont mobilisé toutes les énergies humaines, facilité l’apparition d’usuriers et aggravé la pauvreté. Le message de libération communiste y a trouvé un écho relativement favorable dès lors que des mouvements structurés ont réussi à mettre à profit (Chine, Corée du Nord, Vietnam, Cambodge...) les défaillances des régimes établis. De leur côté, les groupes de pression capitalistes sont parvenus à faire fi des besoins vitaux des populations indigènes en livrant les terres convoitées à la spéculation internationale inhérente au monde des affaires: suppression de la notion de culture vivrière, baisse du cours des denrées de base, transfert de pans entiers de populations faméliques vers un tertiaire de prolétarisation, réduction du goût pour la formation à cause des mirages proposés aux jeunes, comme la vente de pacotille, la prostitution, le trafic de drogue, la mendicité, tout cela entraînant vol et criminalité.

En Amérique latine, les réformes agraires intervenues depuis 1917 – celle du Mexique étant considérée comme un « modèle », parce que l’une des plus radicales – n’ont pas résolu non plus les problèmes posés. Quoi qu’elle occupe encore près de la moitié des actifs, l’agriculture latino-américaine, tout en rapportant une part importante des devises, ne procure que des revenus faibles et conserve un régime archaïque qui accentue la misère des masses paysannes, alors que les potentialités en terres utilisables sont considérables. En 1992, les terres agricoles n’occupent qu’un quart de la surface disponible pour l’agriculture, l’élevage et la forêt, qui atteint 1 500 millions d’hectares. Tandis que la plus grande partie des exploitations n’est pas utilisée, les quelques terres mises en valeur concentrent des surdensités rurales. De plus, la grande exploitation fait obstacle aux réformes: elle constitue l’essentiel de l’économie agricole depuis la seconde moitié du XIXe siècle, assurant de 60 à 90 p. 100 des exportations selon les productions. Alors que les grands domaines – les latifundia – de plus de 1 000 hectares monopolisent plus de 70 p. 100 de la surface des exploitations dans la plupart des pays, la part qui revient à la petite paysannerie est congrue: au Paraguay, cent cinquante mille paysans s’entassent sur 15 p. 100 des terres; à peine cent quarante-cinq propriétaires par contre se partagent le tiers du sol cultivable.

La révolution cubaine réalisée par Fidel Castro a déclenché une certaine prise de conscience des injustices par les élites d’Amérique latine, mais la volonté politique réelle manque toujours. De plus, l’opposition des Indiens s’ajoute à celle des grands propriétaires qui continuent à dominer la politique, alliés aux classes moyennes. La pression démographique pousse par ailleurs les paysans sans terres vers les villes en l’absence de réformes réelles.

En Afrique, comme le montre le film documentaire Maasaiitis de Cédric Klapisch et Xavier Peron, les atteintes à l’identité traditionnelle sont également multiples. Les Masaï qui vivent des deux côtés de la frontière entre le Kenya et la Tanzanie, à raison de deux cent soixante dix mille au Kenya et cent cinquante mille en Tanzanie, ont vu leur mode de vie bouleversé du côté kenyan: une politique d’assimilation forcée a fait de ces nomades des fermiers sédentaires sur de petits lopins de terre. Ces bergers, gardiens du plus grand troupeau du monde, étaient encore jusqu’au début des années quatre-vingt les descendants de guerriers longilignes aux innombrables groupes de bestiaux, aux rituels flamboyants, aux structures sociales héritées de leurs ancêtres venus de la boucle du Nil. Désormais, leurs enfants scolarisés apprennent la culture de leurs parents en langue anglaise. Les politiciens répètent que la nation doit remplacer les ethnies et que les Masaï doivent oublier leur tradition pour devenir Kenyans. Dans le milieu autochtone, certaines voix s’élèvent pour dénoncer la nouvelle génération comme un ensemble d’« êtres sans culture » – c’est-à-dire des morts-vivants –, d’autres approuvent l’évolution: « Les écoles ont remplacé nos manyatas [villages de guerres]. » En dépit des appréciations divergentes du phénomène, force est de remarquer que ce genre de « progrès » est déstructurant et que d’autres voies eussent sans doute été possibles.

Les impératifs économiques

Les handicaps et blocages inhérents aux agricultures traditionnelles sont de véritables aiguillons pour les firmes désireuses d’étendre leur empire économique.

Celles-ci ont transformé l’agriculture, à la faveur de l’ère postindustrielle, puis des débuts de l’actuelle période industrialo-tertiaire, en véritable partenaire de l’industrie agro-alimentaire; elles ont intégré à cette activité des pans entiers d’une agriculture devenue spéculative et porteuse de haute valeur ajoutée.

L’élan qui a conduit à la domination des économies agricoles du monde entier par quelques gros groupes de capitaux internationaux a eu comme base de départ la mécanisation qui, appuyée sur les « machines agricoles » anglo-saxonnes, a façonné le « modèle » américain d’une agriculture déjà très compétitive et menaçante pour le Vieux Monde dès la fin du XIXe siècle. La révolution postindustrielle a contribué à la naissance de la « révolution verte », qui est une combinaison de l’utilisation des variétés à haut rendement, des engrais, des pesticides et de l’irrigation. Mécanisation et révolution verte ont augmenté considérablement la productivité de la terre et du travail. Les répercussions de cette véritable mutation ont induit des différences telles que l’ensemble des sociétés rurales en a été affecté dans son mode d’existence, son niveau de vie et ses emplois: d’une part les agricultures plus ou moins cossues des pays industrialisés à économie de marché, parmi lesquelles celles d’Europe, ont déjà eu fort à faire pour s’adapter aux exigences des firmes agroalimentaires dominantes d’essence anglo-saxonne et japonaise; d’autre part les agricultures marginalisées, parce que demeurées traditionnelles; enfin les agricultures collectivistes modernisées, surtout en Europe de l’Est et en Chine, mais avec des résultats entravés par des gestions bureaucratiques et des orientations socio-économiques peu conformes au marché mondial.

À l’aube de l’ère industrialo-tertiaire, l’agriculture avancée s’est trouvée propulsée dans l’ère de la biotechnologie, se situant ainsi « au seuil de la révolution des éprouvettes ». Les biotechnologies, par leur différence qualitative avec les méthodes classiques d’hybridation, permettent la modification volontaire des caractéristiques des végétaux, des animaux et des micro-organismes. Les techniques actuelles offrent d’immenses possibilités pour la manipulation génétique sur laquelle reposaient les méthodes classiques d’hybridation. Elles offrent un éventail de possibilités, insoupçonnées précédemment, dans des conditions de précision accrues.

Selon le rapport du Bureau international du travail, ou B.I.T. (Application des technologies agricoles modernes , Genève, 1991), la biotechnologie offre « un potentiel considérable » d’atténuation de la pauvreté, d’augmentation des revenus et de stimulation de l’emploi, « tout en conservant à l’agriculture une viabilité durable sur le plan de l’économie et de l’environnement... Cependant, il faudra certainement pour cela des changements d’orientation de la recherche-développement dans le domaine des biotechnologies nouvelles ». La grande crainte réside en effet dans le fait que celles-ci, déjà largement orientées vers les parts de marché propres aux pays industriels et financées par l’industrie agro-chimique, n’échappent au contrôle et à la régulation des institutions publiques, seuls organismes aptes à mettre en place les instruments susceptibles de réduire les inégalités sociales. À cet effet, la Conférence internationale du travail qui s’est tenue en juin 1991 à Genève s’est interrogée aussi sur les mesures à prendre en vue de contribuer à maximiser les possibilités d’emploi et à minimiser les dangers présentés, notamment pour la santé des travailleurs.

Les technologies qui ont modernisé l’agriculture sont en réalité moins déterminantes socialement que les structures économiques et sociales qui les accueillent. La répartition des terres est primordiale. Ainsi, Informations O.I.T. (Genève 2/1991) de l’Organisation internationale du travail signale que « les techniques de la “révolution verte”, pour leur part, ne se diffusent auprès des petits cultivateurs que si les infrastructures d’irrigation et de commercialisation existent...; elles ne créent des emplois que dans la mesure où elles permettent une multiplication des récoltes, avec le risque évident d’épuiser les sols ». Ce bulletin fait également état d’inégalités que la conjonction des effets négatifs de la mécanisation et de la révolution verte ont pu engendrer en accentuant les différences entre agriculteurs et entre régions: alors que des variétés à haut rendement ont été élaborées pour des céréales vivrières telles que le riz, le blé ou le maïs, elles sont inexistantes ou n’ont pas été diffusées pour le millet ou le sorgho pluviaux, qui représentent les quatre cinquièmes des cultures du Sahel et forment l’alimentation de base de plus de deux cents millions d’êtres humains répartis entre treize États. Pourtant, l’Afrique subsaharienne, peu influencée par la révolution verte, pourrait bénéficier de la mise au point de variétés résistantes à la sécheresse. Celles-ci seraient aussi moins sensibles aux maladies ou aux parasites; elles réduiraient les dépenses pour l’achat des pesticides; l’allongement de leur période de maturité prolongerait les travaux agricoles et les activités de transformation des productions, tout en augmentant le nombre d’emplois. Le recours à des végétaux capables de fixer directement l’azote diminuerait les besoins en engrais et contribuerait à ménager le sol.

De façon générale, l’agriculture des pays sous-développés pourrait mieux profiter des nouvelles technologies, notamment les petits agriculteurs: la formation des cultivateurs en est la pierre angulaire sur place; mais la réduction de la pauvreté dépend dans une large mesure de la capacité des biotechnologies à améliorer et à accroître la production de denrées alimentaires fondamentales. L’aide au développement financée par les fonds publics devrait desserrer quelque peu, au bénéfice des pays du Sud, la recherche actuellement concentrée dans l’industrie privée du Nord; elle mettrait mieux au point de nouveaux produits utiles aux pays du Sud.

En attendant, le mouvement engagé est plutôt contrasté: l’apparition de certains produits sur le marché augmente la sujétion des agriculteurs vis-à-vis des produits chimiques; le recours obligé aux pesticides ne cesse de s’accroître, au grand bénéfice des industries chimiques concernées, dont les ventes s’élèvent annuellement à plus de 5 milliards de dollars.

Un motif plus ample encore d’inquiétude réside dans le fait que les pays sous-développés sont victimes de produits de substitution, élaborés par les pays riches, mettant en danger les produits exportés jusqu’à présent par les pays pauvres. C’est notamment le cas du sucre dont 42 p. 100 du tonnage consommé aux États-Unis entre 1978 et 1987 furent remplacés par un édulcorant obtenu à partir du maïs, ce qui a réduit considérablement les exportations de la république Dominicaine et des Philippines. D’autres marchés sont ainsi menacés, tels ceux des huiles végétales, de la noix de coco, du cacao, voire du café. Ajoutés aux obstacles socio-économiques qui ont empêché la révolution verte de se réaliser pleinement, l’inégalité de la répartition des terres, l’absence de structures d’irrigation, les fluctuations destructurantes du marché accentuent les effets de crise et privent les pays tributaires des grands groupes dominateurs des avantages réels des nouvelles inventions.

Les difficiles ajustements dans les États industrialisés

Les distorsions entre les pays du Nord – nantis – et ceux du Sud – trop peu bénéficiaires des retombées des premiers –, ne sont pas les seuls éléments de turbulences auxquels sont soumis les économies agricoles. Les États industrialisés ne parviennent pas eux-mêmes à équilibrer leurs relations et se livrent à une âpre compétition pour continuer à s’assurer de la maîtrise du marché ou conserver leur importance dans le cercle des « grands ».

L’O.C.D.E. (Organisation de coopération et de développement économiques) réunit les principaux pays industriels et donne l’occasion d’observer le bras de fer engagé entre eux. Notons d’abord que la politique agricole déployée en son sein revient très cher: les transferts à la charge des consommateurs et des contribuables dépassent 300 milliards de dollars. Ces transferts sont inhérents principalement aux prix artificiellement élevés maintenus grâce à des restrictions imposées aux importations, qui limitent la liberté de choix des consommateurs et forment donc une grave entorse au principe de la libre concurrence. Les contribuables sont également mis à contribution en tant que tels: ils financent à la fois les subventions à l’exportation, qui facilitent l’écoulement des excédents, et des aides publiques multiples: paiements compensatoires, crédits bonifiés aux agriculteurs, recherche et vulgarisation agricoles. Une part déterminante des pays de l’O.C.D.E. se sont donc dotés de barrières protectionnistes qui ne cessent de se renforcer, fragilisant les pays dont la production agricole est à faible coût, donc efficace, supprimant par là même la nécessité de subventionner le secteur agricole. Ces derniers pays sont alors très sensibles aux fluctuations des marchés mondiaux, dont les prix agricoles ont souvent un niveau très faible, et dont le niveau est généralement déclenché par la politique d’aide des États à fortes subventions.

Dans cette optique, la Conférence des ministres de l’O.C.D.E. a amorcé à Paris, en 1987, une réforme destinée à réduire les politiques d’aide et à accorder un plus grand rôle aux signaux du marché dans l’orientation de la production et de la consommation; elle a prévu en outre une libéralisation des échanges agricoles.

Les améliorations intervenues depuis sont toutefois extrêmement réduites: l’aide totale n’a cessé d’augmenter. Seuls trois pays ont échappé à ce bilan: la Nouvelle-Zélande, l’Australie et les États-Unis. La Nouvelle-Zélande a réussi à rendre son secteur agricole entièrement dépendant du marché international; les aides en sont quasi exclues. L’Australie a réduit à une part modeste sa politique de soutien à l’agriculture. Les États-Unis enregistrent également un E.S.P. (équivalent subvention à la production) inférieur à la moyenne de 44 p. 100 propre à la zone de l’O.C.D.E., avec environ 30 p. 100 (voir tableau).

Il convient cependant d’être conscient des réalités suivantes:

– se tourner vers la demande pour régler les problèmes d’excédent de l’offre est une seule solution à abandonner;

– la meilleure stratégie d’expansion de la demande résiderait dans une réforme des politiques agricoles qui accorderait une place privilégiée à l’influence du marché sur la consommation; la baisse des cours pourrait soutenir notamment le marché des produits d’élevage;

– le maintien des populations rurales aptes à redresser la situation agricole s’impose. Il faut éviter que l’exode rural ne profite, comme par le passé, essentiellement aux gros producteurs. L’O.C.D.E. préconise notamment le soutien direct des revenus comme solution de rechange aux mesures liées à la production et aux intrants. Elle propose aussi de mieux percevoir l’intérêt des services de loisirs et d’agrément susceptibles d’être offerts par l’agriculture.

L’action environnementale

De nos jours, les agricultures sont, à des degrés divers, de plus en plus soumises aux impératifs de la protection environnementale, tant écologique que paysagère et sociale. Considérée depuis la révolution industrielle comme principalement productiviste, elle fut soumise à des pressions telles que de nombreux sols se sont épuisés inutilement, que l’érosion intense s’est installée là où les déboisements intempestifs ou des travaux publics ont donné prise aux phénomènes de dégradation des paysages. Le « mitage » du milieu agricole par le mouvement résidentiel – permanent ou secondaire –, par des équipements ou activités de loisirs ou de tourisme, par des exploitations non agricoles a introduit des nuisances telles que l’ensemble du secteur primaire en a été bouleversé. La désertification des campagnes a contribué à l’irruption d’une squelettisation sociale telle que les fonctions élémentaires des unités administratives n’étaient ou ne sont toujours pas assurées. Dans les pays en développement, des modifications climatiques sensibles ont exposé des terres et des sociétés déjà fragiles à une aridité dangereuse pour la survie même des plantes, de la faune et des hommes (au Sahel, par exemple).

Plus récemment, des mesures administratives ont privé de leur vocation agricole des aires transférées vers des activités tertiaires (au Larzac). Pour soutenir les cours des prix, la Commission des Communautés européennes préconise le gel des terres devenues inopportunes sur un marché de surproduction. Les friches sociales et politiques dont l’étendue s’est amplifiée depuis les années 1950 à la faveur des mutations intervenues par suite du déploiement de la révolution postindustrielle et de l’ère industrialo-tertiaire témoignent de l’acuité des problèmes posés par un environnement dégradé. Les questions soulevées sont d’autant plus complexes que les aspects physiques s’avèrent être étroitement liés aux considérations culturelles et socio-économiques, incitant les responsables à traiter chaque cas de façon globale.

Pour contrecarrer les méthodes d’exploitation brutales – telles que celles des agro-systèmes industriels qui, contrairement aux écosystèmes, ne restituent guère au milieu dont ils vivent l’essentiel des tissus qu’ils produisent –, des techniques d’exploitation dites douces ont été mises au point. À cet égard, la Suisse propose de très intéressantes réalisations. Le Programme national de recherche sur l’utilisation du sol en Suisse (Boden, sol, suolo , bulletin no 13, mars 1991, Berne) montre combien il est indispensable de procéder jusqu’à une évaluation à l’échelle de la parcelle, d’élaborer des indicateurs à l’échelle de l’exploitation ou de la branche concernée. Il révèle que la protection du sol implique autant la responsabilité des acteurs privés que celle des autorités publiques, d’autant plus qu’il s’agit de prendre en compte la conservation à long terme. Celle-ci implique:

– la préservation, c’est-à-dire la réduction ou l’interdiction de la consommation et de la dégradation du sol végétal;

– l’aménagement, c’est-à-dire l’application de mesures favorisant une utilisation responsable, mesurée et créative du sol.

Depuis 1987, la station fédérale de recherches de Changins a mis en pratique une série de recommandations relatives à ce qui est appelé la production intégrée, c’est-à-dire les méthodes culturales douces. Elle vise une production de qualité qui ménage l’environnement tout en affirmant la viabilité de l’exploitation. Elle a donc tenté de remédier aux inconvénients qui ont résulté de l’intensification de la pression sur le milieu agricole, illustrée sur la figure par le déplacement du polygone (fig. 1).

La production intégrée tend à avoir recours à un minimum de substances étrangères à l’exploitation. Elle préconise la diversification des assolements, le maintien d’une couche végétale sur les champs, l’équilibrage du cheptel, une fertilisation optimale et la culture d’espèces résistantes. La culture biologique fait partie intégrante de cette approche; elle est toutefois limitée dans la mesure où l’offre en produits biologiques ne peut dépasser la demande des consommateurs prêts à payer ces produits à un prix supérieur. Le bilan de cette action est déjà relativement positif, quoique 30 p. 100 des exploitations ne varient encore qu’insuffisamment les assolements, en raison du maintien de trop grandes surfaces cultivées en maïs et de la pénurie de prairies temporaires. En matière d’élevage, la P.I. (production intégrée) exige un bilan équilibré en nutriments dans l’exploitation et implique une réduction du cheptel à 1,5-3 unités de gros bétail fumure (U.G.B.F.) par hectare. Le but est encore loin d’être atteint: 60 p. 100 des porcs continuent à exister dans des exploitations à plus de 3 U.G.B.F. par hectare, notamment dans les régions dans lesquelles les contrats de prise en charge de purin sont devenus impossibles. De plus, les effets de la P.I. sur les revenus sont encore quelque peu négatifs pour un certain nombre d’exploitations.

Pour remédier à ces inconvénients et rendre la P.I. plus attractive, les responsables de la mise en œuvre de celle-ci proposent l’adoption d’une politique structurelle souple décourageant la course à l’intensification, mais introduisant la réduction des cheptels trop abondants et une meilleure répartition régionale de ceux-ci. Ils préconisent aussi la réorientation des droits de production selon des critères écologiques, ainsi que le prélèvement de taxes sur des substances polluantes avec redistribution des sommes ainsi obtenues. Les revenus doivent, en outre, être garantis et des efforts réalisés en faveur de prestations écologiques rémunérées. Le souhait exprimé est clair: faire considérer les produits agricoles helvétiques comme issus du respect de l’environnement et du bétail. Ce complément de qualité est appelé à renforcer la position de l’agriculture suisse sur les marchés intérieurs et extérieurs.

Les Chinois s’enorgueillissent à leur tour de leurs efforts en faveur de la promotion de l’environnement agricole. En 1991, le village de Xiaozhangzhuang, situé dans la plaine du Huabei dans la province de l’Anhui, a reçu le prix de la protection de l’environnement décerné par les Nations unies. Dans cette plaine du Huabei, l’agriculture biologique est pratiquée de façon courante: le reboisement est destiné à lutter contre l’érosion. Grâce aux innovations, des villages naguère pauvres commencent à sortir de la misère.

Une invention originale, qui doit être répercutée rapidement, a été expérimentée au centre de production forestière de Hetao, dans la banlieue de la ville de Bozhou, près du district de Woyang. Il s’agit de l’agriculture biologique dite domestique qui consiste à transformer une maison en une mini-exploitation agricole, c’est-à-dire une ferme. Sur 0,02 ha d’espace disponible, l’exploitant a construit ainsi au centre un vivier de 20 mètres carrés et de 2 mètres de profondeur, dans lequel il élève des poissons dont la vente rapporte annuellement de 2 000 à 3 000 yuans. Des vignes entourent le vivier et produisent chaque année plus d’une tonne de raisin dont le rapport est de 1 500 yuans. À côté du vivier se trouvent un pigeonnier et une porcherie sur le toit de laquelle est juché un poulailler; l’ensemble permet d’élever une quarantaine de pigeons, une dizaine de porcs et une vingtaine de poulets. Sur le toit du poulailler est installé un chauffe-eau à énergie solaire; une fosse génératrice de méthane a été construite sous la porcherie. Un petit potager assure en toute saison la fourniture de légumes. Les excréments des poulets servent de nourriture aux porcs, ceux de l’homme sont versés dans la fosse à méthane qui fournit le combustible. Ce « bond en avant » est déjà très apprécié à l’échelle locale. L’éventail d’innovations est constamment élargi (plantation d’arbres fruitiers, culture de champignons comestibles, introduction de l’apiculture, etc.). À des niveaux et rythmes différents, tous les types d’agriculture sont dorénavant engagés d’une façon ou d’une autre dans le processus écologique.

2. Le poids des stratégies agro-industrielles internationales

La répartition des aires d’impulsion agricole entre économies agricoles sont tributaires à la fois du pouvoir d’emprise mondiale et de l’aptitude des collectivités locales à améliorer, grâce à des circuits commerciaux adaptés, les conditions d’existence parfois encore rudimentaires. Les exemples présentés ci-après sont destinés à mettre l’accent sur les grands types d’impulsion tant dans les pays industriels que dans les pays en voie de développement.

L’agro-business américain et ses répercussions

La révolution industrielle et surtout l’ère postindustrielle ont fini par poser le problème agricole comme l’un des aspects de la conception de l’organisation économique mondiale. À ce titre, l’agriculture ne saurait échapper aux principes qui ont modelé petit à petit le marché. Après de longues périodes de protectionnisme, nourries au XVIIe siècle par les théories mercantilistes et la pratique de Colbert, ravivées à la fin du XVIIIe siècle par Fichte, mise en application avec efficacité par l’Allemagne wilhelminienne, la crise de 1929 notamment a révélé les effets pervers de cette attitude qui, par sa pérennisation, a aggravé la dépression mondiale. Ainsi, en 1947, les États-Unis tout-puissants vainqueurs, confortés par la foi en leur force économique, ont pu convaincre, non sans arrière-pensée de profit, vingt-trois États industriels de conclure l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (G.A.T.T.) tendant à établir à l’échelle internationale la libre circulation des produits industriels. Quoique ce credo n’ait jamais convaincu tout le monde – les pays en voie de développement purent demeurer à l’écart s’ils en estimaient le besoin –, l’irruption des nouveaux pays industrialisés et les agissements du Japon ont conduit à adopter des mesures de prudence, soit des « arrangements », soit des décisions unilatérales prises par les États industrialisés en vue de déroger à la liberté des échanges en ce qui concerne des produits tels que les fibres textiles, l’habillement, les chaussures, l’acier ou l’automobile. L’agriculture, dont le fonctionnement est plus complexe et l’assise plus fragile, n’a certes pas donné lieu à des accords globaux, mais est insérée ipso facto dans le vaste mouvement libre-échangiste; les États-Unis s’en proclament les défenseurs, non sans manipuler les principes de base dans leur intérêt tout en affichant une innocence dont la crédibilité ne résiste guère à l’observation critique.

La supériorité technique, la concentration des pouvoirs de financement et d’impulsion, la maîtrise des moyens d’intervention sur la majeure partie du globe intégrée aux principaux courants d’échanges ont permis aux firmes nord-américaines de s’assurer une part déterminante des marchés agricoles du monde. Ces groupes capitalistes disposaient déjà au lendemain de la Seconde Guerre mondiale de grandes plantations d’héritage colonial.

« L’empire » le plus spectaculaire est celui de la United Fruits Company, issue d’une compagnie de chemin de fer du Costa Rica qui, pour créer du trafic, a planté des bananiers. La United Fruits contrôle actuellement l’économie de l’Amérique centrale où elle possède plus d’un million d’hectares, dont 250 000 de bananeraies, emploie plus de 100 000 ouvriers, achète la production de plusieurs millions de paysans, gère 3 000 kilomètres de voies ferrées, dispose d’une flotte de navires de haute mer (environ 70 bâtiments), de ports spécialisés et d’un capital social de plus de 90 millions de dollars. Les grandes plantations exigent de vastes espaces pour une production de masse, une main-d’œuvre abondante, d’énormes investissements et une production aussi élevée que possible, donc des rendements maxima; écologiquement fragiles comme toutes les agricultures très spécialisées, elles le sont aussi sur le plan économique, en raison de leur dépendance à l’égard des cours mondiaux, et politique, à cause des contre coups sociaux des revendications locales et nationales. Cette faiblesse a inspiré la prudence au profit de la mise en place de petites plantations indigènes. Celles-ci, nées fréquemment aux alentours des grosses plantations, constituent des cultures d’appoint sans capitaux. Elles sont donc mieux à même de supporter l’instabilité du marché que les grandes plantations. Elles sont souvent encouragées par les gouvernements issus de la décolonisation et parviennent à concurrencer les grandes plantations. Elles ne sauraient toutefois ignorer les lois du marché générées par les grosses firmes capitalistes et restent ainsi indirectement sous la dépendance du système induit par les groupes agro-alimentaires d’essence anglo-saxonne principalement. Ce type d’agriculture de plantation, qui donne au paysan la possibilité d’échapper à l’économie fermée et de se procurer de l’argent liquide, rassure même ces groupes; ils peuvent spéculer en effet sur la fragilité de l’appoint pour mieux asseoir leur influence, tout en participant à l’amélioration des conditions de vie agricoles autochtones, sous réserve que l’apport indigène rejoigne les préoccupations des firmes.

Depuis les années 1970, en effet, l’agriculture capitaliste d’exportation fait flèche de tout bois en exploitant toutes les potentialités. Si, d’un côté, elle sait se fonder sur la dynamique des petites plantations indigènes dont elle bloque l’évolution au gré de ses appétits, elle n’hésite guère à accaparer des terres au détriment de l’agriculture nourricière des pays en voie de développement. Elle rencontre dans ce cheminement un allié objectif: la décolonisation même qui a incité les gouvernements des États devenus indépendants politiquement à fonder leur politique d’industrialisation sur un appel croissant aux devises rapportées par l’exportation. L’agriculture est donc devenue un véritable moteur de l’industrialisation. Cette démarche a cependant exigé un recours massif aux banques et aux compagnies d’investissement étrangères, notamment anglo-saxonnes. Des facilités d’implantation et des accords privilégiés avec ces milieux étrangers ont provoqué une nouvelle phase de dépendance sur laquelle est venue se greffer le prodigieux déploiement des industries agro-alimentaires. Celui-ci s’est manifesté à travers de puissantes firmes multinationales dont les capitaux sont surtout américains.

Après une période d’enracinement en Europe libérale au moment où l’agriculture de ce continent a dû se reconstruire au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et se moderniser pour être vraiment compétitive, les multinationales se sont orientées vers ce que l’on a appelé le Tiers Monde. Les États y offraient alors de larges facilités d’implantation, moyennant quoi les multinationales développèrent les cultures d’exportation et augmentèrent la part alimentaire disponible pour le marché intérieur qui devait faire face à une urbanisation souvent galopante. Le dessein des multinationales fut toutefois tout autre: s’assurer par ces éléments de façade les ressources agricoles indispensables à la constitution de complexes agro-alimentaires prometteurs. Véritables segments d’économie industrialo-tertiaire, ceux-ci sont parvenus à maîtriser l’agriculture des pays en développement afin de dominer le marché international, peu importe les besoins nourriciers des populations locales et les valeurs culturelles attachées aux pratiques agricoles locales, régionales ou nationales. Une véritable hyper-économie de plantation s’est ainsi manifestée, au succès de laquelle des groupes d’intérêt européens et japonais se sont empressés de contribuer. Au Brésil, la D.K.L. (Daniel Keith Ludwig) a acquis en pleine Amazonie près de 150 000 hectares de terres en vue de plantations destinées au montage d’une production de cellulose, à raison de plus de 250 tonnes quotidiennement. Cette firme a en outre aménagé 25 000 hectares pour la culture de palmiers à huile, 12 000 hectares pour des rizières; dès la fin des années 1970, elle produisait aussi près de 15 000 bovins. Aujourd’hui, la zone intertropicale a, depuis 1955, doublé ou triplé voire quadruplé selon les cas la production animale et végétale livrée au marché mondial; par contraste, elle n’a jamais eu aussi faim.

L’agro-business de type nord-américain n’a pas uniquement marqué de son emprise les agricultures mondiales. En Amérique septentrionale même, il a capté toutes les forces actives de l’agriculture, surtout les milieux de cultivateurs dits indépendants. Depuis le début des années 1960, des industries d’amont s’empressent de livrer au fermier tout ce qui lui est utile pour produire à des prix aussi réduits que possible: machines à haut investissement technologique, engrais, pesticides, crédits pour des orientations biologiques, etc. Des industries d’aval transforment sa récolte et prennent en charge la commercialisation sur le marché international. Le fermier nord-américain est devenu lui aussi un maillon de la grande chaîne agro-alimentaire mondiale, qui peut fragiliser l’exploitation dès lors qu’elle ne se soumet pas aux exigences d’un cahier des charges précis. Les conglomérats agro-industriels qui régissent l’ensemble viennent d’horizons divers: la Standard Oil et la Temeco relèvent du domaine pétrolier; la Southern Pacific de celui des transports (chemins de fer), la Dow Chemical ou la Kaiser Aluminium de celui de la chimie.

La dynamique de l’Europe communautaire

Face au Moloch nord-américain conforté par l’apport japonais, la vieille Europe morcelée en États multiples aux intérêts divergents a réussi à se structurer de façon plus cohérente dès les années 1950 au cours desquelles le traité de Rome a pu donner naissance au Marché commun. Depuis, un long chemin a conduit au principe du Marché unique. Deux secteurs d’activité sont nommément désignés dans le texte du traité de Rome comme ayant une priorité en matière d’intégration: l’agriculture et les transports. L’intégration de l’agriculture a sans doute posé le maximum de questions et soulevé le plus de difficultés parmi les branches économiques. Pour jeter les bases d’une compétition européenne commune face au marché extérieur, il a d’abord fallu harmoniser les pratiques et les conditions de production, instaurer une politique des prix restrictive, mettre en place des mécanismes stabilisateurs, y compris l’assouplissement des organisations de marché, développer une politique de qualité, prendre en compte les problèmes des petits producteurs qui s’adaptent plus difficilement à l’évolution des conditions du marché, procéder à des incitations financières à la mise en jachère de certaines terres – le gel du sol –, au passage à une agriculture moins intensive et à la reconversion vers des productions alternatives, à la recherche-développement. L’agriculture est également considérée comme fondamentale pour la préservation de l’environnement, notamment en montagne.

Les actions entreprises dans un espace de 325 millions de consommateurs doivent en fin de compte placer l’Europe communautaire dans une position privilégiée face à ses deux concurrents les plus redoutables: les États-Unis et le Japon. La place de l’agriculture dans les échanges mondiaux est dès à présent favorable à l’Europe communautaire (fig. 2), avec 15 p. 100 des exportations, devant les États-Unis (12 p. 100) et le Canada (4 p. 100). C’est dire combien les restructurations dans un certain respect des identités nationales, voire régionales, sont porteuses d’avenir. Il est vrai que les paysanneries doivent constamment insister sur la nécessité de garantir l’existence des exploitations familiales multifonctionnelles et sur l’apport positif que peuvent représenter les exploitations paysannes indépendantes. Quelque 9 millions d’exploitations agricoles se partagent toujours de façon très inégale 120 millions d’hectares de superficie agricole utilisée, oscillant entre les micro-exploitations du pourtour méditerranéen et les grandes propriétés du Royaume-Uni. Depuis l’adhésion de l’Espagne et du Portugal, la Communauté compte un peu plus de 10 millions de personnes occupées dans l’agriculture, soit un taux légèrement supérieur à 8 p. 100 de la population active. Mais, en Grèce, presque un tiers des actifs travaillent encore dans l’agriculture, tandis qu’au Royaume-Uni, en Allemagne et au Benelux cette part est inférieure à 5 p. 100.

Les mutations intervenues progressivement en un quart de siècle ont fait passer dans de nombreuses régions l’agriculture traditionnelle vers un secteur économique moderne, étroitement lié à l’industrie des produits intermédiaires et transformés. Quoique la production des denrées et des matières premières soit primordiale, l’agriculture assume aussi d’autres fonctions déterminantes: le maintien de structures économiques et sociales équilibrées et de conditions naturelles saines; le paysan est aussi un gardien et un jardinier du paysage.

La politique agricole commune (P.A.C.), qui modèle depuis vingt-cinq ans l’environnement quotidien des agriculteurs de la Communauté, ainsi que celui des consommateurs, a facilité la diversification des produits, la sécurité alimentaire et une plus grande stabilité des prix. Elle a cependant été confrontée aussi au problème des excédents, ce qui a augmenté constamment les dépenses consacrées aux marchés.

Elle a dû s’adapter aux conditions nouvelles de formation de la production agricole, aux nouveaux liens entre l’agriculture et les autres secteurs économiques, aux nouveaux modes d’approvisionnement alimentaire des consommateurs. Elle est sous-tendue désormais par une nouvelle problématique: au lieu de gérer un vaste marché apte à absorber la production ou à assurer l’indépendance alimentaire des États membres, elle est appelée davantage à répondre à des exigences internationales de concurrence de plus en plus dure, qui pèsent sur l’avenir des agriculteurs européens.

Lors de la négociation internationale du G.A.T.T. à Montréal, en décembre 1988, la France a fait le constat qui s’imposait au moment où les représentants de la Communauté européenne et des États-Unis se sont affrontés. Elle a constaté qu’il fallait surtout participer à l’assainissement des marchés en leur faisant retrouver leur rôle d’orientation de la production. Après avoir signalé que la crise des marchés agricoles du début des années 1980 s’est traduite par la saturation des débouchés, entraînant la saturation quantitative de la consommation alimentaire dans les pays les plus riches et un affaiblissement de la demande solvable des pays en développement, ainsi que la paupérisation de la population de certaines parties du globe, elle a montré combien les dépenses de soutien à l’agriculture ont augmenté, à tel point que les marchés internationaux apparaissaient plus comme des lieux d’opérations de « bradage » que comme des places exprimant des rapports équilibrés entre partenaires commerciaux. Elle ajoute que « ce désordre conduit à une lutte stérile et épuisante sur le plan financier, ce qui peut avoir des conséquences très graves pour les agriculteurs des grandes puissances agricoles, mais aussi pour ceux des autres pays, en particulier ceux des pays en voie de développement ».

La réorientation de la P.A.C. fut donc estimée indispensable en vue de ramener les prix à un niveau susceptible d’un certain rééquilibrage de l’offre et de la demande. Il s’agit aussi de corriger les mécanismes d’intervention (achats des excédents par la Communauté). Les agriculteurs doivent être soutenus pour mieux s’insérer aux nouvelles conditions du marché. Le Sommet européen de Bruxelles du 11 au 13 février 1988 a jeté les bases de cette réforme par un accord conclu pour cinq ans. Il a décidé d’assurer la maîtrise de la production au moyen de stabilisateurs pour les produits à prix garantis, d’accompagner ce dispositif par des mesures sociales et structurelles; la rigueur implique la limitation du taux de progression du rythme annuel du F.E.O.G.A.-Garantie (Fonds européen d’orientation et de garantie agricole), qui ne doit pas dépasser 74 p. 100 du taux de croissance annuel du P.N.B. de la Communauté.

Une marge de manœuvre restreinte

Si les réussites des grands pays industrialisés figurent parmi les plus efficaces et souvent parmi les plus spectaculaires, d’autres restructurations ou adaptations n’en sont pas plus négligeables, compte tenu des enjeux intérieurs et extérieurs.

Dans l’ensemble, les réformes agraires expriment la volonté des gouvernants de remodeler la société en vue d’un meilleur ajustement aux réalités du moment, nationales ou internationales. Les pouvoirs publics sont souvent les seuls à être en mesure de concrétiser les aspirations au changement. Mais les idéologies, les aspirations dictatoriales ou les inféodations aux groupes de pression capitalistes dénaturent fréquemment les mesures à prendre: au Maroc, la réforme de 1963 n’a porté ainsi que sur la redistribution des terres des colons européens; à Taiwan et en Corée du Sud, le fractionnement du sol en exploitations de moins d’un hectare a empêché la modernisation, tout en freinant pendant longtemps l’exode rural. Les réformes de nature socialiste ont attribué la terre à la collectivité ou à l’État, introduisant des systèmes de gestion lourds et inappropriés au marché. À l’époque du président Park, l’industrie sud-coréenne n’a pas comme finalité la production de biens secondaires, mais la vente du travail pour payer les produits agricoles assurant la survie de la population. L’Algérie, par contre, sacrifie l’agriculture à l’industrialisation. Outre le manque d’investissements, le secteur agricole est soumis d’abord après 1962, en ce qui concerne les anciennes terres des colons, à un système collectif à gestion bureaucratique, avant d’être désorganisé en 1972 pour ce qui est des exploitations privées encore rentables.

Un certain nombre de pistes positives sont toutefois proposées pour permettre aux pays en développement de briser le cercle vicieux ou d’abandonner des pratiques soit désuètes, soit inappropriées: souvent, l’application de la notion de chaîne de transport combinant les étapes de transport et de stockage permettrait à l’agriculture de résoudre des problèmes de rentabilité. Le transport du champ au village, à la fois pour l’écoulement des récoltes et l’acheminement de la main-d’œuvre, a un impact déterminant sur la productivité du travail. Les routes de desserte rurale, par leur conception, leur création, leur entretien, permettent aux paysans de mieux vendre leurs productions et de faire pénétrer dans les villages et hameaux les produits manufacturés. L’indispensable désenclavement rural a aussi une portée stratégique: il confère le sentiment d’appartenance à un ensemble national intégré.

Dans l’Aribinda, petite région sud-sahélienne du nord du Burkina Faso, la forte cohésion sociale des Kurumba a réussi à atténuer les effets des crises liées aux sécheresses. Le recours aux pratiques agricoles extensives, la recherche du moindre risque, est complété par la combinaison de plusieurs variétés de mil aux exigences diverses, semées sur la même parcelle. Cette « stratégie de la dispersion des chances » s’applique à toutes les activités.

Si par ailleurs, les petites oasis survivent, voire s’adaptent subtilement aux impératifs contemporains, soit grâce à la ténacité des petits paysans, soit grâce à l’aide des pouvoirs publics, les grandes plaines irriguées de l’Égypte, de la Mésopotamie, du Pendjab, du Sind ou d’Asie centrale soviétique reflètent les techniques scientifiques appliquées aux grandes « bonifications »: modernité des méthodes d’irrigation, vaste extension des exploitations, géométrie du parcellaire et productions intensives.

Les pays en développement bénéficient toutefois d’une aide internationale précieuse sur le plan financier, matériel, technique et humain, condition sine qua non de leur émancipation socio-économique. Plus encore que le soutien des États et des institutions à vocation mondiale, celui des organisations non gouvernementales (O.N.G.) est reconnu comme efficace dans son ensemble. Celles-ci savent combien il convient d’associer l’aide extérieure à l’effort des populations secourues. À présent, les préoccupations et l’action de toutes les instances internationales visent la réalisation des conditions d’une meilleure autonomie autochtone, que ce soit dans le cadre de la F.A.O. (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ou dans celui de l’O.N.U. et du P.N.U.D. (Programme des Nations unies pour le développement). Deux types de préoccupations subsistent néanmoins: à l’intérieur, l’incurie et la corruption; à l’extérieur, les incompréhensions des bailleurs de fonds. Un défi que les pays nantis et les pays pauvres ne peuvent relever qu’à condition d’œuvrer ensemble.

Les O.N.G., à l’œuvre depuis quelques décennies, ont parfois vieilli, elles aussi, dans leurs comportements, habituées au marketing de la faim, de la pauvreté ou de la fausse misère. Celles qui demeurent efficaces se sont orientées vers un discours économique d’autopromotion des peuples, éliminant l’assistanat.

Quoique la part économique et sociale de l’agriculture dans les pays industrialisés ait beaucoup régressé au cours des récentes décennies, son rôle vital ne peut être nié. Soumise à des mutations variées, elle assume désormais trois types de fonctions: la subsistance alimentaire, l’agro-business et la promotion de l’environnement. Selon le niveau de développement du pays concerné et son orientation politique, la participation au mouvement agricole et économique mondial est intense. Le progrès ne réside pas, toutefois, uniquement dans les techniques modernes. Plus que jamais les structures traditionnelles doivent pouvoir évoluer par elles-mêmes.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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